• Discours de clôture de M. Boussad AZNI,
    Président du Comité National de Liaison des Harkis,
    Vice-Président du Haut Conseil Des rapatriés.
    A l'occasion des Etats Généraux de la Communauté Harkie du 18 novembre 2006.
    FIAP Salle Jean MONNET( Paris)
    Mesdames et Messieurs, Mes Chers compatriotes,
    Je suis très heureux de clôturer aujourd'hui au FIAP, les Etats Généraux de la Communauté HARKIE, qui rassemblent plus de 200 délégués venus de tout le territoire national, en présence de sociologues, d'historiens, de témoins acteurs prestigieux.
    Cette journée, se tient sous l'égide du comité national de liaison des harkis, que j'ai l'honneur d'animer.
    Associer acteurs de l'histoire et universitaires pour faire parler les faits, réhabiliter les grands jalons d'une trajectoire humaine, mettre en perspective, expliquer les raisons de cette passion française, tel a été le fil conducteur de cette journée.
    C'est votre honneur, mesdames et messieurs, mes chers compatriotes, c'est notre honneur à nous tous, que de contribuer activement, comme nous l'avons fait aujourd'hui, en faisant œuvre de témoin, d'acteur et d'historien, à défendre notre mémoire et aussi l'engagement de ces soldats qui sont nos pères a qui on reproche en définitive d'aimer trop la France. Je souhaite exprimer à tous les intervenants d'aujourd'hui, mais aussi à vous tous ici présents ma plus profonde gratitude.
    Revenons à l'objet qui nous a occupé tout le long de cette journée.
    Les liens en fait entre les français musulmans d'Algérie et la Métropole se sont tissés depuis plus d'un siècle et demi.
    Cet attachement a justifié, pour beaucoup d'entre nous, des choix douloureux qui ont engendré un exil dramatique.
    1- UN ENGAGEMENT CONSTANT AU SERVICE DE LA FRANCE
    L'engagement aux côtés de la France date en réalité de plus 170 ans, les français musulmans rapatriés ont participé à tous les combats ou fût engagé l'armée française. Ils s'illustrèrent en particulier au cours des grandes batailles de la première guerre mondiale. Plus tard, ce qu'on appelle communément la guerre d'Algérie vît renaître une catégorie particulière de combattants, répartis au sein de différentes unités de supplétifs, les Harkis.
    Les harkis objet de notre attention d'aujourd'hui s'inscrivent donc tout naturellement dans l'histoire militaire de notre nation.
    C'est au total, environ 200 000 personnes qui s'engagèrent activement aux côtés de la France. En dépit de leur appartenance à des formations distinctes, elles sont demeurées dans la mémoire collective sous l'appellation uniforme de «  HARKIS.
    Pendant tout ce conflit, ces troupes combattirent héroïquement, les pertes furent très lourdes.
    La plupart du temps, et il faut le dire, cet engagement fut motivé par la volonté de défendre terres, familles et biens, au demeurant très modestes.
    Mais d'autres facteurs motivèrent également les décisions de rester fidèles à la France, tout d'abord pour les anciens combattants, ce fût surtout pour eux surtout le souvenir de la fraternité vécue dans le passé. Pour d'autres, et pour beaucoup, l'autorité d'un grand chef, tel que le Bachaga Boualem.
    Le 19 mars 1962 fût pour les harkis le début d'un long et douloureux martyre.
    Désarmés, renvoyés dans leurs douars, ils se retrouvèrent sans défense, espérant que les accords d'Evian seraient respectés.
    a)                                  Un accueil dans l'urgence
    Peu d'entre eux purent se réfugier en France. Au 1er janvier 1965, sur 200 000 combattants, il n'y en eu guère que 30.000 qui furent accueillis dans des centres d'accueil sommairement aménagés sur tout le territoire métropolitain.
    Les autres furent victimes de représailles et plusieurs dizaines de milliers furent massacrés.
    Les rescapés n'eurent d'autre choix que l'exil ou la mort.
    Ces hommes, parfois accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants, traversèrent la méditerranée. Leur départ d'Algérie s'effectua dans les pires conditions. Rien n'avait été prévu pour les accueillir, et c'est à l'armée que les pouvoirs publics confièrent la tâche de les héberger, de les nourrir et de les vêtir.
    Deux centres furent ouverts initialement : au Larzac, dans les Causses, et à Bourg Lastic, en Auvergne.
    Sommairement aménagés, très vite saturés, ils furent remplacés par deux autres camps à Saint Maurice l'Ardoise dans le Gard et à Rivesaltes dans les P.O dès la fin de 1962.
    D'autres centres d'hébergements fonctionnèrent pendant cette période au profit de ceux qui étaient venus en France par leurs propres moyens, par exemple dans le Nord, à Paris, à Rouen, au camp de la RYE dans la Vienne, ou à Jouques dans les Bouches du Rhône.
    Au total entre juin et décembre 1964, 60.000 personnes ont transité par l'ensemble de ces centres.
    Ainsi, 87 départements sur les 90 existants ont alors accueilli des familles, soit dans un milieu ouvert, soit dans un milieu encadré ou elles étaient suivies par un personnel socio-éducatif.
    Ceux qui n'avaient ni connaissance suffisante de la langue, ni qualifications professionnelles, firent l'objet d'un pseudo-soutien particulier.
    Pour les inaptes au travail, pour quelque cause que ce soit, deux autres cités d'accueil furent ouvertes, à Bias dans le Lot et Garonne et à Saint Maurice l'Ardoise, pouvant héberger chacune plus d'un millier de personnes.
    Enfin ; à partir de 1968, le centre de transit de Lascours, dépendant de la cité d'accueil de Saint Maurice, servi à l'accueil des anciens prisonniers du FLN peu à peu libérés ou évadés et à des familles venant rejoindre leur chef établi en Métropole.
    Telles furent en quelques mots, Mesdames et Messieurs, les conditions initiales d'une installation qui a échoué,très douloureuse qui continue de nous marquer, je dirai même de nous hanter pour nombreux d'entre nous au plus profond de nous-mêmes, toutes générations confondues, et ce jusqu'à nos jours.
    Oui mesdames et Messieurs la République Française que nous aimons tant s'est mal très mal comportée envers nous. Le Film « Harki » si magnifiquement interprété par l'humoriste, acteur Smain, a bouleversé la France entière. Celui-ci d'ailleurs n'a pas manqué de nous apporter son soutien pour cette journée, en nous disant sa fierté d'avoir pu servir d'ustensile
    Malgré ou à cause de ce passé très douloureux, notre communauté revendique avec fierté une citoyenneté française pleine et entière. Les débats qui se sont déroulés, aujourd'hui, sont là pour le démontrer s'il en était besoin.
    Le dynamisme, la diversité et la vitalité de notre population sont une véritable chance pour la France. Notre communauté a des racines et une culture spécifique dont elle revendique la reconnaissance au sein de la communauté nationale mais ces racines et cette culture sont indissociables d'un très fort sentiment d'appartenance à la Nation Française. Ce dernier est fondé aux yeux de notre communauté sur une légitimité historique et se manifeste par une fierté jamais démentie.
    Notre vie associative est dense, la participation de nos anciens comme de vous jeunes de la deuxième voire de la troisième génération a été un facteur formidable d'apprentissage de la vie associative et donc de prise de conscience politique.
    2-      UNE VOLONTE DE PARTICIPATION A LA VIE PUBLIQUE ET POLITIQUE
    Des membres de notre communauté aspirent légitimement d'avoir accès, aux plus hautes fonctions administratives et à des mandats électifs : préfets, conseillers d'Etat, conseillers à la cour des Comptes, inspecteurs généraux de l'administration, officiers généraux, parlementaires, conseillers régionaux, conseillers municipaux, ect...
    Actuellement le déficit de représentation de notre composante est particulièrement dommageable pour notre devenir, qui souffre trop de cette exclusion qui devient intolérable, cette non-représentation dans les institutions de la République suscite un véritable désarroi social propice si personne n'y prenait garde à tous les détournements dont je vous laisse imaginer les éventuelles conséquences.
    C'est dans ce contexte, de gravité, que nous en appelons aujourd'hui très solennellement à Monsieur le Président de la République Jacques Chirac pour tout d'abord l'assurer de notre respect, de notre estime, en lui témoignant notre reconnaissance indefectible pour les efforts sans précédent qui ont été consentis par l'Etat et évoqués avec précision en début d'après midi par Monsieur Emmanuel Charron, Président de la Mission Interministérielle aux Rapatriés, que je souhaite remercier en votre nom pour son dévouement au service de notre noble et juste cause.
    Oui, Monsieur le Président de la République, nous attendons des gestes forts, urgents et hautement significatifs, en direction de personnes éponymes de la composante Harkie, méritantes et compétentes dignes de continuer à servir la République comme nos pères l'ont fait quand la République était en danger.
    Depuis près de 30 ans, notre population a démontré, une sensibilisation toujours croissante à la vie politique française, les différents élus présents ici, tous issus de nos rangs, en témoignent, « nous sommes fiers de vous » !!!
    A cet égard, les flambées de violences ponctuelles qui sont survenues en 1975, en 1990, en 1991, à l'évidence manifestations de protestation, peuvent, elles aussi, s'interpréter comme l'expression de la volonté-surtout de la part de nos jeunes- d'exercer une influence et d'agir dans le champ politique.
    Ce comportement manifeste la préoccupation, au demeurant légitime, de notre communauté d'assumer elle-même ses difficultés à travers la promotion de ses propres représentants.
    Tous les gouvernements, depuis le début des années 1970, ont tenté de trouver des solutions posées par un rapatriement qui a échoué.
    Les situations de précarité ont perduré de longues années.
    Un phénomène de marginalisation s'est donc développé. Celui-ci a gravement obéré les possibilités d'insertion du fait de l'obstacle de la langue, de l'illettrisme et de l'ignorance des parents.
    Nous avons et pour ceux, qui sont restés dans les camps de transit, vécu avec nos parents, durant cette période de 1962 à 1982 ; les conditions de vie, l'éloignement des centres urbains et l'habitat en communauté fermée ont inévitablement entraîné de lourds handicaps. Ces circonstances ont eu des conséquences directement dommageables pour la scolarité, et plus tard, pour la qualification professionnelle.
    Cela se traduit, à l'heure actuelle, par des taux d'échecs scolaires importants et des taux de chômage largement supérieurs à la moyenne nationale (de 40 à 60%) dans les régions les plus touchées.
    Les jeunes Filles et Fils de harkis de la 2ème génération ont donc subi un préjudice considérable dû à cet enfermement dans les cités d'accueil résultant de la situation des parents. Ils éprouvent aujourd'hui un besoin de sécurité tant moral que matériel qui se manifeste parfois par des comportements révélant une sensibilité exacerbée. Le sentiment d'une dette de la nation à leur égard et à l'égard des parents a toujours été très fort. Il fonde l'ensemble de nos revendications.
    C'est dans cette optique, que nous envisageons très sérieusement la mise en place d'une fondation prévue par loi du 23 février 2005, en direction exclusivement des harkis et de leurs enfants qui devra intervenir autour de 4 champs que sont :
    1-      Promotion de notre histoire et Mémoire
    2-      Affirmation de notre francité et promotion Républicaine par le mérite
    3-      Défense de notre Honneur et de notre Dignité
    4-      Entraide morale et matérielle des familles en grande difficulté.
    Il paraît à ce stade de mon intervention de regrouper l'ensemble des propositions émises au sein des tables rondes qui se sont déroulées autour de 3 grands objectifs définis comme suit :
    -                      D'abord réhabiliter dans la mémoire nationale l'identité de la communauté des français musulmans rapatriés ;
    -                      Ensuite, réparer la dette contractée envers ceux qui ont consentis des sacrifices au nom de la France, dans un contexte dramatique, voilà plus de 40 ans.
    -                      Enfin, renforcer les moyens de l'insertion économique et sociale de la deuxième voire de la troisième génération.
    Ces trois objectifs (réhabilitation, réparation, et insertion) sont déclinés dans une charte des droits des harkis élaborée qui sera communiquée à l'ensemble des candidats à la Présidence de la République dès que tous les candidats seront connus.
    Les Harkis souffrent encore aujourd'hui de l'occultation de leur passé pour des raisons qui tiennent au caractère dramatique de la guerre d'Algérie. « l'appellation d'oubliés de l'histoire » conserve hélas toujours son actualité.
    Cette dimension psychologique, fonde l'identité de notre communauté. Sans une reconnaissance de cette identité par la Nation dans son ensemble, il ne saurait être envisagé une insertion réussie : la reconnaissance est un véritable préalable.
    Dans les jeunes générations, cette préoccupation est également présente ; elle traduit un intense besoin de se réinsérer dans l'histoire de nos parents, dont nous tirons une légitime fierté.
    Cette reconnaissance doit à la fois s'exprimer très concrètement à travers des symboles forts, aux yeux des générations futures.
    Par ailleurs, ce matin il a été exprimé fortement le vœu que plus
    de 40 ans après l'indépendance de l'Algérie, les conditions de libre circulation entre le territoire Français et Algérien soient facilitées pour les harkis. Il a été relevé que ce dossier concernait les relations d'Etat à Etat. Il n'est pas acceptable en effet que des citoyens français soient soumis à des refoulements, en dépit de leur détention d'un visa en bonne et due forme. La libre circulation est un droit, et notre gouvernement doit s'approprier ce dossier avec la plus grande promptitude.
    Dans le même sens, la reconnaissance de la responsabilité de l'Etat dans l'abandon et le massacre des harkis doit être affirmée, ce signe fort, sera à n'en pas douter une étape centrale de réparation et de réconciliation nationale.
    Sur ce chapitre important de la réparation, permettez-moi Mesdames et Messieurs de citer et remercier un homme que nous connaissons tous, il s'agit bien entendu, du Ministre Roger ROMANI, qui en 1994, a fait voté une loi relative aux rapatriés anciens membres des formations supplétives et assimilés ou victime de la captivité en Algérie.
    Cette loi dite « loi Romani » adoptée à l'unanimité par l'assemblée Nationale, a constitué un engagement sans précédent à notre égard, au titre de la reconnaissance.
    Sur un autre registre, le Mémorial de la France d'Outre-Mer, qui sera construit en 2007 sur le site Saint Jean à Marseille, devra abriter une salle dédiée aux harkis et à leur histoire. Nous devrons être associés à l'élaboration du contenu de cette salle.
    Par ailleurs les harkis devraient être présents dans le Conseil d'administration de l'association du Mémorial en question.
    Enfin, le souhait a été exprimé à maintes reprises qu'une pièce de monnaie courante puisse être frappée en hommage aux harkis.
    Ainsi que je vous le disais en préambule, passion pour la France, mais aussi pour l'Algérie.
    L'actualité encore récente, qu'il s'agisse de la polémique soulevée par l'article 4 de la loi du 23 février 2005, ou plus près de nous encore, certaines déclarations ; nous prouve combien ce drame marque encore, très profondément, nos consciences contemporaines, près de 45 ans après les faits. Elle montre à quel point la genèse et l'issue de ce conflit laissent dans notre mémoire collective, en France comme en Algérie, une plaie sans doute encore imparfaitement cicatrisée, à quel point aussi le sort de l'Algérie indépendante et le sort de la France sont intimement liés aujourd'hui, car la France et l'Algérie, sont des puissances méditerranéennes condamnées à s'entendre. Par delà les vicissitudes de l'histoire, par delà les drames, nos deux pays sont plus près qu'ont ne veut le dire. Ils n'ont jamais été aussi proche, et pour mieux s'en convaincre tout le monde a en mémoire le fameux voyage du Président Chirac en Algérie.
    La table ronde de ce matin, sur la mémoire, a apporté un éclairage très précis, plus juste aussi de la perception réelle de l'époque, je tiens à nouveau à féliciter les excellents orateurs de ce matin pour leur objectivité, mais aussi pour avoir si bien exprimée cette sensibilité si émouvante.
    En cela Mesdames et Messieurs les Etats Généraux de cette magnifique journée sont d'actualité.
    Pour cela ils réitèrent utilement l'historiographie sur une période douloureuse de notre histoire, parce qu'ils favorisent désormais une confrontation apaisée des divers protagonistes que nous sommes.
    Ces Etats Généraux participent enfin, à la construction de cet avenir d'entente et de fraternité, qu'appelle de ses vœux notre Président Jacques Chirac.
    Derrière le Président de la République, nous sommes déterminés à soutenir toute initiative qui pourra permettre la compréhension mutuelle de nos deux peuples et de leur histoire. Cessons de ne voir dans le passé que des raisons de se fâcher ou de culpabiliser. Regardons résolument vers l'avenir. Ne laissons plus certains vieux démons s'immiscer dans le dialogue et la coopération indispensable entre l'Algérie et la France. Rappelons que la grandeur de la France passe par sa faculté de rayonnement dans le monde et que la méditerranée est un de ces espaces ou notre pays peut le mieux exprimer son génie. Ce rayonnement sera d'autant plus grand que nous saurons entretenir et développer les liens nombreux de ces pays que cette mer rassemble.
    Je suis très heureux que cette journée nous offre cette opportunité.
    Vive la République, Vive la France.Vive les Harkis... !

     


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